Chronique Le Blogue Citoyen du Bas-du-Fleuve

avec Éliane Vincent

Cette section propose des textes d’opinion rédigés par les journalistes du Placoteux, et destinés à susciter la réflexion. Ils reflètent le point de vue de leur auteur, et pas nécessairement celui du journal. N’hésitez pas à nous envoyer vos commentaires, car c’est de la discussion que jaillit la lumière.

Compter les feuilles aux arbres

Une fille que je respecte énormément m’a demandé de faire un billet sur la décroissance. Encore ? Si je fais le décompte du nombre de fois où je vous ai parlé de ma lubie préférée, j’arrive à un nombre presque inquiétant pour votre seuil de tolérance. Mais je ne peux rien refuser à Émilie, ça fait que voilà, voilà !

Je me suis creusé la tête pour trouver un angle inédit. Parce que, franchement, vous devez en avoir marre de m’entendre vous dire que la croissance infinie sur une planète ronde, c’est ingérable. Ou qu’il serait donc ben intelligent de notre part de savoir enfin reconnaître quand on a assez de tout pour être heureux, ou qu’on peut réaliser beaucoup de rêves sans prendre l’avion, ou que…
Relisez-moi dans les archives du Blogue citoyen, ou mieux encore, achetez un des derniers exemplaires de mon recueil Sur la clôture — il en reste une dizaine dans mes cartons, si j’ai bonne mémoire. Vous verrez que je radote la même chose depuis des décennies, sans autre succès que de savoir qu’Émilie est d’accord avec moi, et plusieurs d’entre vous aussi. Comme toujours, c’est l’application qui reste difficile dans notre univers si tant accro au capitalisme spéculatif. Et je m’inclus dans le paradoxe !
Parce que paradoxe il y a. Par exemple : la semaine dernière, j’ai comme qui dirait scrappé mon char. Pas de bobo, mais deux bagnoles en parfait état de marche — la mienne et celle du monsieur qui a coupé ma route de fort malencontreuse façon —, deux bagnoles qui, quoiqu’un peu âgées, auraient pu rendre encore de fiers services, mais qui ont été envoyées à la ferraille parce que trop froissées de la tôle pour être réparées, compte tenu de leur âge vénérable. Les assureurs ont été formels : bonnes pour le cimetière.
Pensez-vous que je me suis précipitée pour acheter un véhicule électrique ? J’aurais dû, compte tenu de mes valeurs, de mes beaux discours, et du ridicule qui me guettait si je ne le faisais pas. Mais non. J’en ai un peu honte, mais mon portefeuille a été encore plus formel que la gentille dame des assurances. Mémé n’a pas ces moyens-là. Ça fait que mon chum m’a déniché un tout petit VUS usagé, avec un moteur de machine à coudre, mais une machine à coudre à essence quand même. Et vlan dans les dents de mes beaux discours. Vous pouvez rire.
Je me console en pensant que je prolonge le cycle de vie d’un véhicule qui était déjà sur la route, ce qui réduit son empreinte globale. Ça sonne bien, mais ça me laisse un petit arrière-goût de défaite pas si honorable que ça tout de même.
Miraculeux paradoxe
Paradoxe numéro deux : cette semaine, j’ai roulé plusieurs centaines de kilomètres dans une autre auto à essence pour subir une intervention qui a généré plusieurs kilos de gaz à effet de serre et de déchets plastiques. En même temps, cette intervention m’a permis de recouvrer une vision parfaite, chose que je n’avais jamais connue en plus de 62 années sur Terre. Est-ce que j’allais préférer garder mes cataractes parce que l’intervention ne s’inscrivait pas du tout dans une logique de décroissance ? Ben voyons…
J’ai donc essayé de ne pas regarder les enveloppes, tubes, sachets et autres gogosses en plastique qui prenaient joyeusement le chemin de la poubelle. Ce n’était pas difficile : tant qu’on ne m’avait pas décataractée, j’y voyais encore moins bien qu’un lapin centenaire privé de carottes. Et je me suis concentrée sur les gestes du bon docteur qui allait transformer ma vie.
En moins de 20 minutes, Mémé-la-taupe a été métamorphosée en Mémé-œil-de-lynx. Vingt sur vingt dans les deux yeux. Un miracle de la science, gracieuseté de notre système de santé publique et mal-aimé, et du très talentueux docteur de Blois, à qui je tiens à exprimer publiquement ma gratitude.
On m’avait dit qu’il faudrait quelques jours pour mesurer pleinement le résultat. Que nenni. Dès le lendemain de l’intervention, à peine avais-je mis un orteil hors du lit, et retiré les coquilles qui protégeaient mes yeux d’un éventuel sommeil trop agité, que je comprenais ce que j’avais raté depuis ma naissance : la beauté du monde vu à travers de bons yeux. Magie !
J’ai regardé par la fenêtre. Dans l’arbre, juste devant moi, les bourgeons pointaient le bout de leurs feuilles, et je pouvais les compter. J’ai pris une douche en voyant ce que je faisais pour la première fois de ma vie. Sur l’autoroute, je pouvais lire les panneaux de signalisation sans attendre d’avoir le pare-chocs collé dessus. Le soir venu, j’ai regardé le ciel, et j’ai vu les étoiles. J’ai vu les étoiles à l’œil nu, vous vous rendez compte ? Moi oui.
Dans le vieux classique de Jules Verne, Michel Strogoff, le héros éponyme tombe entre les griffes d’un méchant très méchant qui, au moment de lui brûler les yeux avec un sabre chauffé à blanc, lui dit cruellement : « Regarde, de tous tes yeux, regarde ». Cette phrase m’a marquée, je ne l’ai jamais oubliée. Aujourd’hui, c’est moi qui regarde, de tous mes yeux, tout et tout le temps. Je suis une boule de gratitude, c’en est fatiguant pour ceux que je submerge de commentaires dithyrambiques sur mon nouvel état ophtalmique.

Photo : Éliane Vincent

Pour en arriver là, il a fallu que la science évolue jusqu’à rendre possible le renversement total de l’inéluctable dégénérescence du corps vieillissant. Nous avons parfois du génie.
Et alors ?

Quel rapport avec la décroissance, me demandera Émilie ? Il est dans ma drôle de tête. En constatant que la science a pu me redonner en quelques minutes une vue mille fois meilleure que celle que j’ai toujours eue, je me suis demandé ingénument pourquoi, puisqu’on sait maintenant changer un cristallin plus facilement qu’une calandre enfoncée, on ne pourrait pas redonner cette vue parfaite à tous ceux qui n’y voient pas clair, plutôt que de fabriquer des millions de paires de lunettes qu’on change au gré des modes et de l’évolution de la vue de chacun.
Ça s’appelle avoir une idée fixe, mais vous imaginez la réduction phénoménale que ça pourrait générer dans cette seule industrie ? Oui, je sais, le marché de la lunetterie s’effondrerait, mais quelle économie de temps, d’énergie, de plastique! Et quel bonheur engendré chez tous ces humains qui redécouvriraient la beauté de ce monde !
Je fais encore de l’esprit de bottines, pardonnez-moi. Mais mes nouveaux yeux me donnent encore plus envie de protéger la beauté qui m’entoure, et que je redécouvre à 62 ans passés. Et malgré mes paradoxes, je reste persuadée que la décroissance est la voie qui nous permettra de préserver cette beauté pour tous les yeux du monde. Avec ou sans lunettes.