GUERRE TARIFAIRE AVEC LES ÉTATS-UNIS

Rousseau Métal ne peut pas planifier plus loin que trois mois

JOSÉ D. SOUCY

Les nouveaux tarifs douaniers de 50 % imposés par les États-Unis frappent directement Rousseau Métal. Contacté par Le Placoteux, le président et directeur général de l’entreprise, Charles-Alexandre Paré, affirme que le manufacturier de Saint-Jean-Port-Joli demeure en mesure de protéger ses emplois à court terme. Toutefois, au-delà des trois prochains mois, l’imprévisibilité est telle qu’il devient difficile de savoir ce qui attend l’entreprise. « L’avenir de l’entreprise n’est toutefois pas en jeu », rassure-t-il.

Pour Charles-Alexandre Paré, les tarifs auxquels doit maintenant faire face Rousseau Métal sont si élevés qu’ils s’apparentent davantage à un embargo qu’à de simples droits de douane. L’entreprise est touchée depuis plusieurs mois de différentes façons. Elle a d’abord dû composer avec les tarifs sur l’acier, passés de 25 % à 50 %, avant que la pression ne s’étende à certains produits transformés, désormais frappés eux aussi par des droits pouvant atteindre 50 %.
La conséquence sur la rentabilité est considérable. Questionné sur la possibilité de maintenir ses marges dans de telles conditions, Charles-Alexandre Paré ne cache pas l’ampleur du problème. « Elle descend de façon importante. L’impact est énorme », résume-t-il.
Les répercussions commencent également à se faire sentir sur les projets de l’entreprise. Selon le dirigeant, la situation ralentit notamment les investissements et les efforts d’automatisation.
Un marché impossible à abandonner
Malgré les tarifs, tourner le dos aux États-Unis n’est pas une option réaliste pour Rousseau Métal. L’entreprise est présente sur le marché états-unien depuis environ 30 ans, et le Canada et les États-Unis constituent ses deux principaux marchés.
Rousseau Métal est aussi présent en Angleterre, mais ces débouchés demeurent beaucoup plus modestes. Charles-Alexandre Paré estime que le marché anglais représente environ 8 % du volume vendu aux États-Unis. « On ne peut pas faire fi des Américains en ce qui nous concerne », insiste-t-il.
L’entreprise tente donc de s’adapter plutôt que de se retirer. On analyse notamment la manière dont ses produits et leurs différentes composantes sont assujettis aux tarifs, afin de réduire légalement la facture autant que possible. Cette adaptation exige toutefois beaucoup de travail supplémentaire, d’autant plus que les règles peuvent évoluer rapidement. « On a de plus en plus de choses à regarder. C’est ça qui devient lourd, et c’est imprévisible », explique-t-il.
Les emplois sécurisés à court terme
Dans l’immédiat, Charles-Alexandre Paré se veut rassurant sur un point : les emplois chez Rousseau Métal sont sécurisés à court terme. Le dirigeant refuse cependant de faire des prévisions sur une longue période. « On planifie par tranches de trois mois, et ce, afin d’être en mesure de réagir plus rapidement et adéquatement », dit-il.
C’est précisément cette imprévisibilité qui constitue l’un des principaux problèmes pour l’entreprise. Les décisions prises aujourd’hui pourraient devoir être revues rapidement selon les prochaines annonces de Washington.

Image : Archives Le Placoteux

Les conséquences d’un ralentissement chez Rousseau Métal ne se limiteraient pas à l’entreprise elle-même. Charles-Alexandre Paré rappelle qu’autour d’un manufacturier gravite toute une chaîne de fournisseurs et de sous-traitants. Transporteurs, fournisseurs de boîtes de carton, de palettes de bois, de peinture, et autres partenaires pourraient à leur tour ressentir les effets d’une diminution des activités. « C’est toute une chaîne », souligne-t-il.
Des conséquences aussi aux États-Unis

Le dirigeant insiste également sur l’intégration des économies canadienne et états-unienne. Selon lui, les tarifs risquent de provoquer des dommages des deux côtés de la frontière. Rousseau Métal compte notamment sur un réseau de distributeurs états-uniens dont certaines activités reposent sur ses produits. Selon les calculs avancés par M. Paré, une éventuelle disparition de Rousseau du marché états-unien pourrait avoir des répercussions sur des milliers d’emplois aux États-Unis mêmes. « On a une économie qui est intégrée », rappelle-t-il.
Des prêts jugés insuffisants
Charles-Alexandre Paré se montre particulièrement critique envers les mesures d’aide actuellement offertes aux manufacturiers. Pour lui, les prêts ne constituent pas une réponse suffisante lorsque les entreprises doivent absorber des tarifs atteignant 50 %. « Un prêt, c’est juste de pelleter en avant ton problème », lance-t-il.
Il souhaite plutôt qu’une partie des sommes perçues par Ottawa grâce aux tarifs canadiens soit retournée aux entreprises du pays frappées par la guerre commerciale. « Moi, je ne demande pas la charité », insiste-t-il, plaidant pour que ces revenus servent à soutenir les industries touchées.
Le dirigeant souhaite également que le Canada retourne à la table de négociation avec les États-Unis, afin de trouver une solution durable à la guerre commerciale. Il pose toutefois une limite claire : négocier, oui, mais pas à n’importe quel prix. « Il faut retourner à la table de négociation pour trouver une solution pérenne à ça. Mais il ne faut pas négocier n’importe quoi »,
affirme-t-il.
La bureaucratie dans la mire
La guerre commerciale n’est pas le seul enjeu qui préoccupe le dirigeant. Au cours de son entretien avec Le Placoteux, Charles-Alexandre Paré a également dénoncé la lourdeur administrative avec laquelle doivent composer les manufacturiers québécois. Il cite notamment le cas d’une modification à un certificat environnemental nécessaire lors de l’installation d’une nouvelle machine. Une procédure qui devait prendre environ six mois aurait finalement nécessité plus d’une année. « La dernière machine, ça a pris 15 mois », rapporte-t-il.
La main-d’œuvre représente un autre défi. Dans une région où le chômage est très faible, le recrutement demeure difficile. Le PDG critique également la lourdeur et les coûts entourant le recours à des travailleurs étrangers temporaires.
« Le plus gros challenge »
Depuis la crise de la COVID-19, les manufacturiers ont dû traverser plusieurs périodes de turbulences. Charles-Alexandre Paré estime qu’ils n’ont pratiquement pas connu de véritable répit depuis 2020. « Il faut être agile, il faut être résilient. Je peux paniquer, mais ça ne me donne rien. Je peux être fâché, mais ça ne me donne rien », résume-t-il.
Mais cette fois, le niveau d’incertitude atteint selon lui un autre niveau. Il qualifie même la situation actuelle de plus grand défi de sa vie professionnelle. Pour illustrer ce que traverse Rousseau Métal, il compare l’entreprise à un bateau pris dans une tempête. Impossible de s’arrêter. « Il faut continuer à avancer, surveiller ce qui se trouve devant nous, et constamment corriger la trajectoire. Tu navigues en eau trouble, et tu ne peux pas t’arrêter. Malgré tout, nous demeurons positifs, car les ventes de nos produits se déroulent toujours bien », conclut-il.